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Lapins
   
 

Ce que nous sommes.

 
 
 

L’Oracle

CHRISTOPHE DE BEAUVAIS

Je déteste la mer et tous les marins. Mes mères le savent bien qui se taisent et me comprennent. On n’en parle pas et c’est aussi bien comme ça. Je ne vois pas ce qu’il y aurait à dire. « C’est dans nos gènes à nous les filles, dit parfois ma grand-mère, l’eau au moins ne nous corrompt pas. »

Nous habitions en retrait du port, mais partout la mer était présente. Des effluves salés hantaient ma petite enfance aussi loin que je me rappelle. Au premier étage, on l’apercevait, marquant sa présence de longueurs infinies, des traits humides qui martelaient la plage. Une eau gigogne qui exposait ses masques en suivant les saisons. Des visages pour naïfs, des variations pour touristes, pour peintres en mal d’impression, des paysages de carte postale dont elle s’ornait le front pour mieux tromper les papillons. Mais elle cachait ses entrailles, se tenait bien en deçà, attentive à ne pas exposer ses profondeurs, à ne pas laisser entrevoir ses abysses, à se présenter belle pour masquer sa monstruosité liquide.

Alors oui, bien sûr, on se laissait berner, on s’inventait des histoires de courses, on rêvait secrètement de la défier, de s’y mesurer, de s’y perdre, de partir là-bas, avec un petit air de gloriole et de fausse liberté. L’attirance du lointain, du mouvant, du paysage plat mais remuant, de la traversée, de la dompte. Un mélange très fort qui plaisait aux hommes.

Nous, nous restions à quai, empêtrées dans l’attente.

Je ne me souviens plus quand Papa n’est pas revenu. J’ai des souvenirs de longueurs, d’étirements à la limite de la peine et, à ses retours, de très courts moments de joie. Une enfance en accordéon avec juste avant la rupture, un relâchement des tensions qui me laissait exténuée.

Il revenait. Des retours fêtés, des retours en gaieté quand la pêche était bonne, des retours inquiets quand il ne parlait pas. Et puis la tension reprenait à l’approche d’une nouvelle campagne. Il repartait et moi je redevenais élastique. A force d’étirements, j’ai dû perdre la mémoire de ma forme, je suis restée tendue. C’est là aussi que je l’ai perdu. Mais de cela je ne parlerai pas.

Quelques années plus tard, l’eau a envahi mon existence. C’est venu par reflux.

Petite, je me laissais couler dans des chemins que l’on semblait avoir tracés pour moi, je suivais ce cours en tentant d’y faire mon lit. C’est vers neuf ou dix ans que je m’aperçus que l’on me dirigeait doucement vers la vie de mes mères. « Il est gentil le fils Fernand, tu ne trouves pas ma chérie ? » me soufflait Maman.

Fernand était tout sauf « gentil », mais je savais que son père possédait un gros bateau. La seule possibilité de m’enticher d’un fils de la mer me faisait horreur, je fis donc ce que je faisais le mieux, je me fis coulante, sans résistance mais sans aspérités. On me poussait, je ne résistais pas. On me poussait plus fort, il n’y avait plus rien à pousser, j’étais déjà sur les côtés. Une fluidité sur pattes, une merveille d’évitement, l’antithèse de la confrontation. J’avais donc toujours raison puisque je traversais toutes les oppositions. Une merveille vous dis-je. Pour moi, ce fut une révélation.

Cette manière de se couler, d’épouser les formes, de s’épandre sans pour autant se fondre, me permettait d’échapper à toutes les forces, de suivre ma pente aussi. Je ressentais à cette époque le plaisir du glissement, j’y pris un goût d’autant plus vif que ça me permettait d’échapper à Fernand et à son bateau de père.

Ce beau succès en tête, je décidais de m’attaquer à d’autres montagnes.

La plus haute que je connaissais s’appelait Madame Pic, notre professeure de sciences. Une vilaine celle-là, un physique ingrat taillé dans du galet et qui semblait trouver du plaisir à nous accabler, à déceler nos lacunes. Elle paraissait avoir une passion pour nos béances qu’elle détectait avec la délectation d’une étoile de mer à l’approche d’une coquille Saint-Jacques.

Un jour ce fut mon tour. Elle commença benoîtement : « Parlez-moi donc de la poussée d’Archimède ? » Je tentais une approche en biais : « Eh bien, c’est quand il a pris un bain. » « Mais encore ? » poursuivit l’étoile de mer. « Il a senti une poussée », murmurai-je. Elle monta d’un ton dans les aigus – une de ses trouvailles pour ouvrir les coquilles : « Mais encore ? » L’affolement me gagna. Ce gros corps d’Archimède poussait dans la baignoire, amenuisait mes espaces, me forçait à remonter, à partir à l’assaut des bords, à me déverser. Je m’abandonnais à sa pression, je reculais sous sa masse. Je me répandis.

L’hilarité de la classe me chassa de la baignoire. Madame Pic en face de moi était d’un rouge luisant, incapable, sous l’affront, de redescendre en teinte. Ses gros yeux évoluaient de mon visage à la petite flaque sur le parquet, impuissants à se stabiliser.

Je sus alors d’expérience que ma nature serait liquidité, que rien ne pourrait me vaincre, et que mes défaites auraient le goût humide des victoires cachées.

Madame Pic me laissa en paix tout le reste de l’année.

N’est pas liquidité qui veut ! Il ne s’agit pas seulement de faire le gros dos, d’autres s’y sont essayés. Une posture de mou, la souplesse de l’esquive, le non-combat dans le retrait, tout cela n’est pas, et ne rentrera jamais, dans mes plans. Mimer le faux-fuyant, jouer la fuite, faire semblant, voilà les traits de l’amateur, une façon bien commune de justifier la couardise. Ma nature est plus complexe, elle ne résiste pas, elle entraîne. Elle ne s’oppose pas, elle pèse. Elle ne justifie pas toutes les opinions mais elle trouve sans difficulté la faille et s’y déverse. En somme, elle montre la voie, et la masse n’a plus qu’à suivre la pente.

Cette découverte de mes dix ans inonda mon adolescence. J’étais l’unique, la seule sur terre, l’incarnation étrange. Naturellement je gardais mon secret. Mes mères auraient été incapables de comprendre, elles qui continuaient à scruter la mer avec l’espoir d’on ne sait quoi.

De temps en temps, je les voyais de mon premier étage se promener sur la plage en devisant, leurs visages baissés vers la terre, avec parfois un regard éperdu vers la monstruosité liquide qui léchait le sable. Une existence à la limite des flots, un entre-deux étrange, coincé, irrémédiablement perdu dans ce balancement des têtes.

A l’école, je devins la reine, dotée d’une petite cour qui respectait ma victoire à la Pyrrhus sur Madame Pic – certains j’en conviens ne furent pas convaincus. De ces années en eaux calmes, apaisées, je ne conserve que le souvenir diffus d’une longue promenade en barque. Les Madame Pic se succédèrent, se multiplièrent au cours des années mais sans affecter mon cours. Je régnais en sagesse, froide peut-être, mais inaltérée.

De la suite, je n’ose presque pas parler.

Alors oui, on dira qu’il n’était pas si beau que ça ! Qu’aucune raison ne me prédestinait à bouillir, à goûter l’échauffement de mes températures ! Que tout cela est d’une grossière banalité, que je valais mieux que ces débordements !

Mais voilà, il faut dire qu’il avait vingt ans. Et que rien jusque-là ne m’avait préparée à cette forme d’ébullition. Durant deux étés, j’explorais les transitions de phase.

Une fois, j’étais tellement vaporeuse que j’ai cru disparaître. A ces nébulosités succédèrent bientôt des retours de flamme, la cristallisation dans toutes ses formes m’atteignait au plus profond. Je connus des joies fortes, des froideurs plus fortes encore. Au réveil, je me retrouvais en nage, au coucher la glace recouvrait mes pieds. Ces terribles variations du règne thermodynamique m’épuisaient. Le temps passa. Mon soleil s’estompa, s’essaya à d’autres trajectoires dont je ne faisais pas partie.

Un matin je me retrouvais en boule, recroquevillée, dans une minimisation des tensions. L’équilibre certes, mais au bord du désespoir.

Ma guérison fut longue, mes mères l’accompagnèrent. Elles m’entraînèrent dans leurs promenades, toujours longeant la plage, toujours à la limite des vagues. Et je regardais parfois l’immensité comme un grand corps mouvant.

Les années ont passé, mes mères ont vieilli. Elles restent à la maison le plus souvent. Moi, je suis la plage, j’ai repris leurs promenades. L’Autre est là, à portée. Chacun de notre côté nous nous observons, lui toujours changeant, mouvant, impétueux parfois. Je le calme en trempant mon pied, il s’assoupit à mon contact, il lèche ma cheville et repart, apaisé. De temps en temps je le gronde, mais le plus souvent je lui murmure des prières. La complicité de nos natures fait qu’il me comprend.

J’en suis sûre quand je me relève. Ses gouttes sur ma peau restent comme accrochées, lui et moi ne séchons pas. À lui la masse, la quantité, le balancement hautain de ses montagnes mouvantes, à lui les plaines où l’on s’enfonce, les imprécations, les jurons et les semblants de victoire quand on arrive au port. À moi le reste, en moins salé. Je ne me compare pas, rien de commun à nos étendues, mais nos matières se rejoignent dans la connivence, dans l’évidence des proximités. À lui la divinité, à moi l’oracle. Ses présages remontent dans mon corps, heurtent ma liquidité. Entre nous un son se propage que je suis la seule à déchiffrer.

On me prend pour une folle quand je lui murmure mes prières, mais c’est toujours moi qu’on vient voir pour intercéder. Un mari, un marin, un père, un frère, elles n’ont que ça en tête celles qui restent à quai. Leurs prières se moquent de toutes les reprises, elles vivent l’instant comme une goutte de rosée.

Alors je le rejoins, je monte à sa rencontre, je le laisse glisser sur mes pieds, nous échangeons nos matières.

Je le quitte sur une promesse du ressac, sur un vague signe de houle, sur une volée d’embruns. Parfois il se tait, un silence de gêne, un silence de repus. « Tout est dit, souffle-t-il. À quoi bon rajouter ? » Des tempêtes naissent alors dans ma tête, je vocifère des imprécations, je maudis sa nature, je me retire sur la plage et lui tente de revenir à moi en lançant des vagues puissantes, des mains liquides qui courent sur le sable et qui finissent absorbées. « Reviens, me souffle-t-il. L’homme n’est pas ma fatalité ! »

Je lui réponds en silence en avançant d’un pas, et lui se fait fuyant et recule d’autant. Deux liquides en mouvement qui se jaugent en va-et-vient. Finalement, il l’emporte et je me laisse bercer.

On ne choisit pas sa nature mais on la reconnaît parfois. C’est vrai pour nous deux, sans doute plus pour moi.

Alors oui, bien sûr, je déteste la mer et tous les marins.

Mais chaque jour je reviens.

   
     
     
     
 
Christophe de Beauvais, L'oracle
[Buenos Aires, 2015] 2022
   
     
     
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