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Une centaine d'histoires d'une page

Le plan




CHRISTOPHE DE BEAUVAIS

 
 

Toute transformation est inéluctable.

 
 

Dans la vie, Jacques n'était rien ; il entreprit un plan dont l'objet ultime était sa propre éviction.

Son projet paraissait insensé : comment disparaître sans cesser d'exister, comment mourir dans les regards en continuant à vivre ? Patiemment, il réfléchit, le temps jouait pour lui.

Après avoir beaucoup pensé, une idée lui vint. Il commença par enregistrer de multiples données, nota ses habitudes et tous ses trajets, puis initia son projet. Il savait confusément comment commencer : ne pas se presser, modifier lentement.

Dans l'immense réseau qui organisait sa vie, il débuta par un pauvre segment. Lui, l'adepte du métro, il prit le bus un jour sur deux. Cette avancée minuscule lui coûta. La rencontre des embouteillages lui parut presque insoutenable, il tint bon, sûr de sa direction. En quelques mois, il prit plaisir à cette variation et poursuivit sa voie. Une année plus tard, il abandonnait complètement ses trajets souterrains, avec l'immense satisfaction d'avoir franchi un cap.

Ce petit succès le conduisit à voir plus grand. Il choisit une nouvelle cible : ses commerçants. Cette montagne lui sembla d'abord infranchissable. Il dut fermement batailler contre des légions de regrets, de trop nombreux « eh bien on ne vous voit plus ! » qui le laissaient sans voix. Il s'accrocha. Il se força à entrer dans des boutiques nouvelles, inquiet de boulangères totalement étrangères, de bouchers peu compatissants sur le temps qu'il faisait et d'autres inconnus que vaillamment il affrontait.

Il remporta des batailles qu'il n'imaginait pas.

Il entra enfin dans le cœur de son œuvre.

Après avoir touché aux frontières du réseau, il entreprit de s'attaquer au plus gros. Il se saisit en plein, coupa ce qu'il ne pouvait changer, déplaça de grosses séries d'expressions, modifia son ton, remplaça ses tenues, ralentit son pas, oublia son accent, détruisit tous ses livres, se mit au régime, puis se laissa aller à l'embonpoint.

Il commença à parler à ceux qu'il ne connaissait pas, et joua à l'effronté avec des femmes âgées. Il se laissa pousser la barbe puis la rasa, se flattant d'être un nouveau glabre, un rajeuni du menton.

Il bouleversa ses manières de penser, d'écrire, de se tenir, de se porter. Il mit des cravates puis des foulards de soie.

Au bout de quelques années, il ne se reconnut pas.

Mais toujours un peu inquiet d'un retour en arrière, il poursuivit ses manières et fit jouer d'autres miroirs pour effacer ses traces, pour s'engouffrer en plein dans d'autres variations.

Hier je l'ai croisé au bord de la jetée. Une canne à la main et son petit chapeau sur la tête. Il a réussi, c'est vrai, comme tant d'autres avant lui. Je suis passé sans faire mine de le regarder.

Je n'apprécie que très modérément la compagnie des vieux.

  
     
     
     
 
Christophe de Beauvais, Le plan
[Buenos Aires, 2015] 2026
   
     
     
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